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Interview Le 24h à propos de Migr
par Mélodie Fourcade
Le 24h
Publié le 12 Janvier 2018
Entretien « Trois questions » à Bruno Abadie, metteur en scène pour la Compagnie du petit matin.
Le 24 heures : Bruno, vous avez découvert ce texte lors du Festival d’Avignon, il y a un an et demi. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter l’œuvre de Matei Vișniec ?
Bruno Abadie : Je travaille autour de cet auteur depuis près de 15 ans. J’avais déjà adapté un recueil et monté deux spectacles. Un de ces deux spectacle à Avignon notamment, et j’ai rencontré l’auteur là-bas. On a sympathisé, il a aimé mon travail. On se suit, depuis. Il y a un an et demi, donc, j’ai découvert ce texte. Et c’est un texte que j’attendais énormément autour de cette thématique. J’ai trouvé cela juste puissant, implacable. J’ai alors demandé l’autorisation pour adapter cette pièce. Pour moi, c’était vraiment une évidence d’adapter ce texte.
L24H : Pour l’aspect de la mise en scène, comment expliquez-vous vos choix de représentation ?
B.A : Déjà, nous sommes quatre comédiens sur cette pièce, et ce pour plusieurs raisons. J’avais envie de travailler avec des gens avec qui je me sens bien. Ce sont aussi des personnes qui ont été touchées par le travail de Matei Vișniec. Des gens qui avaient le profil, ainsi que la capacité de pouvoir endosser plusieurs peronnages. Il y a d’excellents comédiens qui ne sont pas capables de cette urgence. Après, dans le recueil, il y a une trentaine de personnages, nous en avons gardé seulement 10-12. La contrainte était là pour les comédiens. Mais ce sont aussi des rencontres humaines, artistiques, et j’ai une histoire différente avec chacun d’entre eux. La distribution a été décidée il y a déjà plus d’un an. En ce qui concerne le son et la lumière, tout est lié. La musique a été créée spécialement pour le spectacle. En revanche, j’ai imaginé les chorégraphies avant que la musique n’existe. Il fallait imaginer le parcours, tout s’est fait au fur et à mesure. Mais la musique est essentielle, elle appuie le propos, elle est riche.
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Critique Le Brigadier
par Mathieu Arnal
Le Brigadier
Publié le 18 Janvier 2018
» Plus qu’un coup de cœur : c’est une claque que j’ai reçue au Théâtre du Pavé à la vision de cette pièce tiré du dramaturge Matéi Visniec. La Cie du petit matin, dix ans après avoir monté EXILS, retrace en une trentaine de tableaux, l’itinéraire de ces réfugiés qui tentent de rejoindre l’Europe. La scénographie est volontairement dépouillée car la langue de Visniec, grinçante et cynique, se suffit à elle-même. Les médias diffusant l’info en continu et les spins doctors, ces fameux conseillers de l’ombre, en prennent pour leur grade, et à juste raison. Dans la galerie de personnages proposés, les scènes avec le personnage de Elihu sont l’acmé de cette inhumanité en marche où tout s’achète et où tout se vend.Au final, cette pièce qui provoque l’effroi et la rage, d’une urgente salubrité publique est à voir absolument. «
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Critique Migr La théâtrothèque
par Bastien Tournié
La théâtrothèque
Publié le 15 Janvier 2018
« Migraaaants. »
« COUP DE CŒUR ! »
Ce texte retrace le terrible voyage que des millions de personnes, de réfugiés et de migrants doivent éprouver, durant des mois, pour rejoindre une terre supposée libre de droits. Fuir la guerre pour ne pas mourir, fuir son pays pour se nourrir, fuir sa famille pour ne pas en finir, tant de personnes pour un seul but : aller en Europe. Cette Europe, victime du réchauffement climatique, se voit submergée par la chaleur des migrants, par un tsunami migratoire sans précédent, laissant de côté notre profonde humanité.
Grâce cette adaptation de Bruno Abadie, nous comprenons, nous attestons, nous constatons que ces « migrants » quittent leur quotidien parfois effondré sous la ruine, parfois enterré dans leur cave, en espérant un univers meilleur mais peut être bien trop utopique pour une croisade d’enfer. Cette absurdité morbide laisse flotter leurs envies de vivre. Tel un passage, les personnages avancent à travers les saisons, affaiblis par la froideur de la chaleur, fatigués par la chaleur de la froideur, blessés par le jeu de lumière et de l’écho musical, qui nous rappellent le son assourdissant de la guerre. Cette pièce de théâtre marque le périple intraitable, détestable et irresponsablement responsable, de ces personnes où leurs souffles s’éteignent pas à pas, où leurs battements de cœur ralentissent peu à peu. Elle nous propose un tableau miroir sur autrui et sur nous-même. Qui sommes-nous ? Nous sommes tous des migrants, nous sommes tous sur le même bateau. Les mots sont dits et exprimés tout au long du spectacle d’une manière manifeste.
Enragée, effrayée, cette pièce fait froid dans le dos, comme pour évoquer les migrants tombés à l’eau. Humainement inhumaine, cette adaptation originale transporte nos visions de pensées devant la face d’une exposition cachée d’un trafic où les itinéraires et les obstacles surnagent.
Mais nos pensées sont influencées par les médias, montrant les situations les plus catastrophiques pour faire renoncer la migration. La preuve est donnée par la mise en scène de Bruno Abadie, où des échanges diplomatiques donnent naissance à des manipulations, où des publicités jouées mettent en œuvre la propagande d’objets repoussoirs du « migrant ». En effet, cet individu, dirons certains, malhonnête, impropre, fuyant le no man’s land se retrouve dès lors la proie à abattre. Du barbelé pour se protéger, une batte de baseball pour le frapper et s’assurer de sa mort, n’est pas le rêve espéré par tant de personnes venues chercher un peu d’humanité naturel loin de leur monde sauvagement détruit.Protéger nos frontières, stopper leurs envies de bâtir, les médias peuvent influencer les flux, les politiques peuvent jouer double jeu, mais les passeurs ne cessent d’envoyer à la morgue ces innocents. Ne parlons plus de clandestins ou d’immigrés, les médias parlent déjà de migrants. Ces migrants enrôlés dans la traversée de ces passeurs sont démunis. Cette pièce de théâtre nous fait voyager avec eux, le long de leur traversée, à côté de leur espoir enchanté et déjoué. Plusieurs scènes pour décrire leur monde mettent en lumière chacun, ceux qui partent, ceux qui essayent de vivre.
Des passeurs jettent à l’eau les clandestins de leur bateau, des passeurs qui eux aussi doivent nourrir leur famille, des passeurs qui vendent du rêve. Manipuler, par la croyance ou non de Dieu, par les mots utilisés, les migrants sont prêts à tout pour avoir de l’argent, pour vivre et faire vivre leur famille, même au détriment de leur corps mutilé ou de leurs battements de cœur assassinés.
Ces migrants viennent du Pakistan, d’Afghanistan, de Syrie, d’Irak, de Libye, d’Algérie, et bien d’autres pays encore, là où les droits de l’homme laissent place à la lutte pour la paix. Mais ces droits de l’homme ne sont parfois pas présents en Europe, en France où chacun pense à soi, où la peur de l’étranger repousse l’entraide. Cette tragédie est racontée de matière troublante, devant nos yeux, afin de casser l’indifférence que nombres de personnes portent sur son prochain. A travers une absurdité juste, une dramaturgie réelle, un humour noir, les personnages nous embarquent vers le quotidien d’un président de la République perdu, d’un conseiller pervers, des hôtesses du « Salon du barbelé » irréaliste, des passeurs fous et bien évidement des migrants.
Comprendre et connaître notre identité, rester humble et ne pas juger, travailler ensemble pour la paix, ces phrases résonnent devant les crimes des droits universels. Loin d’un repli sur soi, cette adaptation originale de la pièce de théâtre de Matéi Visniec, nous interroge sur nous et nos pratiques, sur ces errants, luttant contre vents et marées, sans trouver de solutions pour un vivre ensemble. Cette œuvre théâtrale montre les intérêts de chacun, expose les risques de cet aller simple, inonde le spectateurs d’émotions par une succession de scènes ridiculisant et caricaturant la réalité, qui s’enchaînent d’un univers à l’autre sans pose, comme un symbole d’avancer, sans cesse en évitant le prix à payer : la fin. Migraaaants et non migrants, nous fait un signe sur le nombre croissant d’hommes, de femmes et d’enfants, essayant de venir en Europe.
Mais combien sont ceux qui parviennent à destination ? Combien sont ceux qui parviennent à vivre là où ils sont ? Ces migrants partant un jour pour arriver peut être sur des terres moins hostiles…Marcher, nager, courir, sauter, pour passer les frontières vers un ailleurs de bonheur.
Cette pièce de théâtre est la beauté de la citoyenneté du monde, le sourire d’écouter les personnes, l’envie d’éviter les tragédies, par une aventure artistique collectivement humaine. Les acteurs changent de rôles, les tableaux s’enchaînent donnant la place à une magistrale force de percussion. Cette pièce m’a provoqué une envie de migrer vers des frissons remplis d’émotions, vers la recherche perpétuelle de liberté, celle de partager cette œuvre. Sans être militant, sans être moralisateur, cette démonstration habille l’actualité comme un migrant traversant la méditerranée : avec brio.
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Critique Le 24h – Migr
par Mélodie Fourcade
Le 24h
Publié le 12 Janvier 2018
« Migraaaants » au Théâtre du Pavé: quand l’art de la représentation questionne l’actualité
Du rire aux larmes : les émotions se bousculent avec l’adaptation du texte de Matei Vișniec.
- Melodie Fourcade
Quatre « a » dans le mot. Car le terme « migrants » ne ère pas à sens unique. Dans cette pièce, adaptée de l’œuvre de Matei Vișniec, plusieurs facettes de notre société sont présentées face au débat que soulèvent les immigrés. Un texte à l’humour ravageur, parfois caricatural d’une humanité qui va mal.. ou qui n’est plus. Des écrits bruts, qui retracent de manière authentique la tragédie de l’exil.
Une entrée en scène forte. Sur fond sombre, avec des sons grave, des « migrants », mis en lumière, fuient à travers l’estrade. Des coups de feu, l’instant se ralentit : la dure réalité, exposée dès les premiers instants. Dans la pièce, on saute d’un tableau à un autre. Tantôt sur un bateau dirigé par une passeur. L’instant d’après, dans le bureau d’un président, totalement déboussolé par la problématique de l’immigration. Changement de décor, des publicitaires apparaissent, avides des dernières technologies à la mode… et ainsi de suite.
Les dialogues se suivent et se complètent, d’un cadre à un autre. Dans ce texte, Matei Vișniec (adapté par Bruno Abadie), nous offre une vision globale sur la situation des migrants, de nos jours. Pas seulement du point de vue de ces derniers, mais aussi des Occidentaux.
Entre dérision et gravité, des scènes légères souhaitées au travers de l’interprétation, mais qui n’en sont pas moins lourdes de sens. Aux passages absurdes des vendeurs de détecteurs d’intrus, ou des hôtesses « british » du salon du barbelé… Voilà une première facette de la société qui est pointée du doigt. Pendant ce temps, un bras droit politique, crapuleux, conseille la manipulation des organes de presse en la défaveur des immigrés. Plus tard, on fait face à un jeune migrant, obligé de vendre un rein ou une cornée pour pouvoir survivre… car aujourd’hui « tout s’achète et tout se vend« . Sur un bateau, une chef-passeur qui fait ça pour « les gens nés dans la partie la plus mal foutue de ce monde mal foutu« … mais qui n’hésitera pas à faire balancer des passagers par-dessus bord car « On est trop nombreux sur ce putain de bateau !« … Des épisodes qui s’enchaînent rapidement, pourtant représentatifs d’une vérité déconcertante.
Des sons et des lumières qui ajoutent le suspens, et la gravité de ces instants de vie compliqués. Une réalité pesante, un trait grossi, mais pas moins avéré, qui opprime les gens nés, ou pas, sur la bonne partie du globe.
« Nous sommes tous dans le même bateau« . Clap de fin. Succès fulgurant.